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Métissage et démocratie
« Quelques personnes dont je respecte les opinions ont cru que je niais le libre arbitre. L’homme qui nie le libre arbitre est un ennemi qui ne mérite pas de quartier. » (Samuel Butler)
Les sciences sociales ont bien du mal à penser le métissage : que dire des acteurs eux-mêmes ? La nécessité de fonder un État-nation a parfois contraint certains d’entre eux, dirigeants et intellectuels, à se pencher sur la question ; au Mexique, il en est résulté un pays qui se dit métis. Rien de tel dans les Andes. Une exception, cependant, à ce silence.
À la fin du XIXe siècle, un érudit bolivien chercha dans le darwinisme une interprétation de l’histoire du métissage et des rapports qu’il entretenait avec la démocratie. Il se nommait Gabriel René-Moreno (1836-1908) ; il était né à Santa-Cruz-de-la-Sierra, mais passa plus de temps au Chili que dans son pays qu’il aimait autant qu’il le morigénait. La postérité ne le lui a pas pardonné et rappelle qu’il fut condamné pour trahison : il s’était avisé de désirer la paix, en 1880, quand l’opinion voulait la guerre, une guerre rapidement perdue. Accessoirement pour mon propos, ce fut un archiviste de grand scrupule et un historien très estimable, un écrivain élégant à la dent dure, un monsieur seul qui mourut en exil.
Il était né sous la présidence du maréchal Santa Cruz qui était fils d’un officier espagnol et d’une cacique aymara. La Bolivie devait au maréchal — que ses adversaires surnommaient el Cholo jetón (métis lipus) — une tentative de moderniser la société tout en la « réindianisant » : en même temps qu’il dotait le pays d’un code civil calqué sur le code Napoléon, il décrétait que tous les usufruitiers de terres de communautés indiennes — et ils étaient nombreux, métis et petits Blancs, à les avoir usurpées — seraient enregistrés comme Indiens et soumis au tribut.
Puis la jeunesse de René-Moreno se déroula en une période de troubles dominée par ces chefs de bandes qu’Alcides Arguedas nomma caudillos bárbaros, dont la plupart cumulaient métissage et bâtardise.
Quel était donc l’avenir de cette république, que l’on disait peuplée d’Indiens, dont la vie politique s’était largement ouverte aux métis, et qui donnait les exemples les plus déplorables de l’incapacité à se gouverner ?
À partir des années 1880, quand René-Moreno s’enferme pour toujours entre des murs de bibliothèque, les membres de la petite minorité qui dirige la Bolivie, conservateurs ou libéraux, partant de mêmes prémisses, proposent des solutions similaires : après plusieurs décennies d’indépendance, la situation du pays est consternante ; dans un sous-continent à la traîne, la Bolivie est l’un des États les plus insignifiants (et la défaite face au Chili dans la guerre du Pacifique a rendu ce constat plus amer encore), cependant que l’humanité entière marche vers le progrès et que le système démocratique adopté par les républiques d’Amérique du Sud prépare le meilleur des mondes possibles. À quoi attribuer les causes de ce retard sinon à l’ignorance des habitants et à la pauvreté du pays ? On détruira la première en diffusant l’instruction ; on supprimera la seconde en développant la production, en levant les obstacles qui entravent la liberté du commerce et du travail. Voilà pour les principes.
Les faits ne les ont pas toujours suivis de bien près ; néanmoins, c’est au cours de ces années que la Bolivie construit ses premières voies ferrées et redevient une puissance minière, tandis que la Convention formée en 1880 décide de détruire les communautés indiennes du haut plateau pour libérer terres et main-d’œuvre.
Ces Boliviens entichés de progrès résumaient l’histoire de leur pays à un épisode de la lutte de la civilisation contre la barbarie : ils supposaient que l’instabilité politique et les conflits sociaux qui affaiblissaient leur pays venaient de ce que la Bolivie était un pays attardé.
Gabriel René-Moreno s’opposait à ces principes libéraux, qu’il ne rencontrait qu’en un point : la certitude du progrès, qu’il nommait évolution (la nuance n’est pas sans effets). Il se souciait moins de retard économique que de disparité humaine et, de la société andine, il ne retenait qu’une particularité, la diversité ethnique.
La Bolivie était un pays de violence et d’anarchie parce que plusieurs races y luttaient à mort les unes contre les autres, voilà quelle était sa doctrine. Restait à définir ces “races”…
La bigarrure bolivienne
Toute la sociologie de Gabriel René-Moreno était incarnée, charnelle. Des concepts aussi abstraits que celui de nation, aussi terriens que celui de patrie prenaient dans son œuvre une valeur biologique ; il donnait au corps ce qui revient au territoire. « L’Altopéruvien contemporain soutient que c’est lui la patrie », écrit-il ; or, dans les sociétés hispano-américaines, la patria, et notamment la patria chica, correspond au sol et désigne un terroir, non des hommes. De même, ne décrivait-il pas l’existence (ou la disparition) d’un peuple comme une présence (absence) dans un lieu, mais comme la circulation, la diffusion ou le tarissement d’un sang. Lorsqu’un groupe indien cesse d’exister, René-Moreno n’écrit pas qu’il s’efface de la terre bolivienne pour s’en aller au Brésil : il disparaît « par absorption dans le corps bolivien, par transfusion dans le corps du Brésil ».
Alors que les définitions les plus répandues donnaient la nation pour la conjonction d’un sol et d’un peuple, René-Moreno optait pour les liens du sang — la nation ne résultait que des hommes regroupés par race —, et il désignait par le terme de race une notion biologique — à l’inverse des sens culturels d’antan qui se maintenaient dans le monde hispanique (el día de la Raza) — qu’il définissait par des capacités plus ou moins grandes d’adaptation et de progrès, et par la transmission de caractères héréditaires, tantôt dominants (races fortes), tantôt récessifs (races faibles).
Toutefois, il ne se souciait pas de donner à ce terme une définition rigoureuse : les métis constituaient indifféremment une race ou une caste (dans le sens que lui donnait l’ancien régime), et il accordait au mot raza une acception qui n’était pas seulement biologique. La raza nativa de l’Argentine lui semblait formée de créoles, d’Indiens et de métis, et ce qui constituait cette “race” si diverse, c’était sa propension au métissage, une communauté de sol et de condition politique. René-Moreno considérait, en outre, que la supériorité du sang pouvait être balancée par celle du nombre : isolé au milieu de masses indiennes, le Blanc des hautes terres finit par s’indianiser, tragado por la tierra.
Cependant, Gabriel René-Moreno ne se fourvoyait pas dans un déterminisme biologique excessif. Il pensait que le biologique primait, mais qu’il était d’autres influences et d’autres combinaisons possibles pour rendre compte des sociétés humaines.
En fonction de critères biologiques et culturels, il établissait une hiérarchie du peuplement bolivien selon une échelle allant du Blanc à l’Indien, en passant par des métissage de valeurs inégales. Il distinguait : le Blanc, le métis de Blanc et d’Indien des basses terres (guarani), le métis de Blanc et d’Indien des Andes (aymara et quechua) qu’il nommait Altopéruvien, enfin l’Indien des Andes, qu’il disait incaïque. Le Noir, le zambo et le mulâtre — il est vrai peu nombreux en Bolivie — n’apparaissent pas dans sa nomenclature. Gabriel René Moreno, qui se faisait appeler René-Moreno, a choisi de ne pas évoquer ces morenos dont le rôle important dans les armées de guerre civiles aurait cependant pu apporter de l’eau à son moulin.
Au sommet, la race caucasienne. « Le progrès humain est lié de préférence à la pure race blanche. » Ses qualités physiques importent peu : avoir la peau claire représente peut-être un avantage esthétique, mais les forces du Blanc ne supportent pas la comparaison avec celles de l’Indien. Sa supériorité est d’ordre intellectuel et moral : il a été doté d’un espíritu fuerte. L’expression ne désigne pas seulement l’intelligence mais l’association de celle-ci à la volonté. Seule la race blanche posséderait l’obstination nécessaire pour mener à bien ses entreprises et plier le monde à ses désirs. Sa primauté est aussi d’ordre spirituel : le christianisme n’est accessible qu’à elle seule, et l’Évangile, destiné à tous, ne peut être par tous assimilé.
(Gabriel René-Moreno se révèle un cas exceptionnel de darwinien catholique. Le déterminisme biologique peut parfois s’accommoder de la foi, l’exemple de Gobineau est là pour l’illustrer ; mais le darwinisme et la croyance en la Révélation paraissent incompatibles. Ce ne sera pas la seule bizarrerie de son système.)
Dans le cas particulier de la Bolivie, où les Blancs étaient en si petit nombre, leur hégémonie devait pourtant être mise en doute. La race blanche ne se trouvait pure qu’à Santa-Cruz-de-la-Sierra, mais un processus accéléré de métissage tendait à la faire disparaître là aussi.
On rencontre ici un des points critiques de la pensée de René-Moreno : la race supérieure est faiblement représentée en Bolivie et sa pureté sujette à caution. Toutes ses conclusions se ressentiront de ce doute initial.
Placé très en-dessous du Blanc, mais un peu supérieur à tous les autres, le métis de Blanc et d’Indien guarani se caractérise par la disparition de ses traits indiens en quelques générations. Le Guarani “blanchit” toujours. Ce métis hérite cependant de ses ancêtres indigènes de l’indolence et une volonté faible.
Ces deux races premières dans l’échelle de l’évolution correspondaient au peuplement primitif de Santa-Cruz-de-la-Sierra, la première étant celles des seigneurs et fondateurs, l’autre celle des serviteurs. La conquête espagnole se serait traduite, dans les basses terres, par un métissage qui ne remettait pas en cause la prépotence occidentale. Un peu comme si le rôle de l’Indienne guarani s’était limité à porter des enfants de conquérants sans leur léguer son héritage.
Dans les Andes, les vainqueurs s’étaient heurtés à une toute autre résistance, biologique et culturelle. Il en était résulté une multitude de métis qui, cette fois, penchaient plutôt du côté de leur mère. Pour décrire ce que Gabriel René-Moreno entendait par Altopéruvien, ce métis de Blanc et d’Indien aymara ou quechua, je me contenterai de citer ses élucubrations :
« Casta híbrida de confusas aptitudes, con viveza para simular todas las buenas, de impotencia para el recto y viril ejercicio de la soberanía, sociológicamente perniciosísima cuanto sus individuos sean más sabedores y frondosos. Detiénese sin remedio en esta casta la evolución del progreso humano […]. Casta es esta que, desde las primeras cruzas de las especies primitivas, encarna un deterioro deplorable de las energías originarias a causa de que la mezcla borró uno con otro en el nuevo ser, cada vigor ingénito. »
Le métis a conservé cependant une part de l’héritage paternel qui le rend apte à respecter, sinon comprendre, la religion chrétienne, ce qui permet déjà quelque espoir pour l’avenir.
À la citation précédente, il convient d’ajouter un commentaire sur un point qui pourrait passer inaperçu : le souci de ramener les aptitudes de la race à des capacités politique (l’exercice de la souveraineté populaire) révèle que René-Moreno n’était pas tant préoccupé de morale que de civisme.
Dernier de la liste : l’Indien des Andes. J’épargnerai au lecteur les invectives que Gabriel René-Moreno lui dispense et je m’en tiendrai aux arguments lui permettant d’asseoir son système. Il décrit l’Indien comme un barbare civilisé ; barbare parce que dominé par la violence et inapte au christianisme ; mais cependant civilisé car, bien des siècles avant la conquête hispanique, les habitants des hautes terres avaient su fonder des sociétés et des États si puissants que l’Inca avait gouverné un empire immense taillé «par la raison et par la force».
Rebelle à la civilisation occidentale, l’Indien incaïque n’est certes pas un primitif. Il appartient à une race forte : puisque trois siècles d’évangélisation ne sont pas venus à bout de son paganisme ; puisque son atavisme se manifeste bien des générations après le mélange de races. Malgré la conquête, il a survécu trois siècles à travers le métissage, ses caractères dominants lui donnant des héritiers. Une race immortelle ?
Sombre est l’Indien des hautes terres et si clair celui de Mojos et Chiquitos, «indio ingénuo, jovial, aseadísimo, estrechador amistoso de manos, agraciado y despierto», modèle de bon sauvage, avec ses attributs de beauté et de douceur. Gabriel René-Moreno a triché (par nostalgie de la terre natale dont l’exil l’a pour jamais séparé, ou pour donner plus de force à l’antithèse entre Santa Cruz et les Andes ?…) : à le lire, il n’existerait dans les basses terres que le pacifique Indien des missions. Une seule fois, il lui arrive de traiter des insoumis : il faisait allusion aux Chiriguano, mais ceux du XVIe siècle, ne disant mot de leur dernière rébellion qui eut lieu en 1892.
L’Indien néophyte est bel et bon, et cependant sa race va s’éteindre, archaïque, plus ancienne que celle des Blancs, éternellement jeune et immature, race-enfant, destinée à mourir sans avoir atteint l’âge adulte et la plénitude d’une civilisation. Or, de même qu’on ne connaît pas de société d’enfants, il n’existe pas de société guarani ; c’est le gouvernement des jésuites qui a institué l’ordre social en Mojos et Chiquitos.
Cette impuissance à se former sans secours extérieur traduisait la faiblesse de ces sociétés indiennes, incapables de supporter sans périr le contact direct avec d’autres. Leurs caractère s’effaçaient vite ; à l’inverse de l’Aymara ou du Quechua, le Mojo ou le Chiquitano mourait en ne laissant que des « bâtards », écrit Gabriel René-Moreno, qui le trahiraient pour la société blanche en se confondant avec elle.
Ce qui faisait la valeur d’une race n’était donc pas l’ensemble de ses qualités morales ou physiques ; à ce compte, c’est le dernier de la liste, le Mojo condamné, qui serait venu le premier au banquet de la vie. Ce qui hiérarchisait d’abord les races, c’est ce que notre auteur appelle leur force, leur capacité à se survivre, à dépasser les limites de l’individu pour viser à l’immortalité du groupe.
La frontière entre les races était donc celle qui séparait les fortes des faibles. Blancs et Indiens incaïques faisaient partie des premières : on pourrait dès lors supposer entre ces deux puissances une lutte d’autant plus incertaine, en Bolivie, que les Indiens y étaient plus nombreux. Et cependant, à l’échelle américaine, Gabriel René-Moreno prédisait la mort de tous les Indiens, preuve que l’énergie biologique n’était pas seule en cause mais qu’intervenaient dans ce diagnostic des éléments plus subtils, d’ordre politique.
L’organisation que portait en elle la race indigène, c’était l’empire inca, un collectivisme qui agrégeait des masses privées d’initiative ; une structure puissante mais qui n’avait pas permis l’émergence de l’individu. En revanche, c’est au modèle de la Cité antique que renvoyait la race blanche. La lutte des races en Bolivie aurait traduit l’opposition entre le communisme oriental et la démocratie d’occident.
L'âge d'or et le progrès
En suivant la hiérarchie postulée par René-Moreno, on devrait supposer que la lutte par laquelle il expliquait la démesure et l’instabilité de son pays était celle de la minorité blanche contre les masses indiennes. En fait, sa position était plus complexe : même si, à terme, l’issue du combat était la destruction des indigènes, cet affrontement se traduisait en premier lieu par la concurrence entre la société des basses terres et celle des Andes, et devait se conclure par la victoire des forces d’avenir sur celles du passé. Mais Gabriel René-Moreno ne prétendait pas que l’avenir fût prometteur et le passé méprisable ; sa sympathie semblait s’adresser davantage aux condamnés qu’aux vainqueurs.
Nostalgique d’un âge d’or, Gabriel René-Moreno installait son utopie à Santa-Cruz-de-la-Sierra. Cet historien scrupuleux, sans cesse à la poursuite d’un document ou d’un témoignage authentique, passait sous silence ce qui aurait pu ternir sa description du “jardin de délices” : les esclaves des plantations, la menace chiriguano. Il acceptait de reconnaître qu’il louangeait une société inégalitaire (en ces temps démocratiques…), mais il soulignait qu’elle était fondée sur une hiérarchie acceptée, sur des supériorités reconnues, sur des distinctions qui n’empêchaient pas la familiarité. On s’y tutoyait comme à Rome : uniformité de couleur qui n’enlevait rien à la distance sociale ; patricien et menu peuple, à Santa-Cruz-de-la-Sierra tout le monde était blanc ; de race pure, les supérieurs ; métissée de guarani, la plèbe. À l’intérieur de ces deux sphères sans conflits, on était pair. La vie sociale obéissait à des valeurs aristocratiques : la courtoisie, le goût de la conversation, du chant, de la danse, de l’amour. Gabriel René-Moreno se rappelait avoir connu dans la famille de sa mère les derniers enchantements de cette société-femme, à la douceur si bien assortie à celle du peuple-enfant des Indiens néophytes.
Une seule catégorie échappait à l’harmonie fraternelle, celle des mercachifles qui portaient le trouble à Santa-Cruz-de-la-Sierra et dans les missions. Ces mercantis transmettaient des valeurs étrangères, celles des hautes terres ; mis en contact avec les Indiens, ils accéléraient le processus de métissage qui préparait leur mort. D’une certaine façon renégats, agents du Haut-Pérou, leurs préoccupations triviales sapaient la noblesse de l’univers ancien de Santa-Cruz-de-la-Sierra.
Le métissage avait fait de l’Altopéruvien un hybride affligé de défauts indiens auxquels s’ajoutait ce que Gabriel René-Moreno considérait comme un vice de l’occident : la prédominance des valeurs mercantiles ; mais il l’avait doté du dynamisme des Blancs. En cinquante ans de régime républicain, l’influence des hautes terres avait envahi et dénaturé les basses terres en y reproduisant leurs conflits et leurs désordres. Les barbares aptes au progrès avaient tué le bon sauvage.
Les basses terres formaient des sociétés closes, en équilibre, sociétés d’ordres : elles avaient été détruites dès qu’y avait pénétré le forain, l’étranger. L’avenir était aux sociétés ouvertes, instables, agressives, anarchiques, mais aussi dynamiques et expansives. Métisses. Dans le système de René-Moreno, tout se passe comme si Santa-Cruz-de-la-Sierra représentait le passé bienheureux d’une société patriarcale quand le Haut-Pérou en incarnait l’avenir démocratique.
Les sympathies de Gabriel René-Moreno allaient au premier, mais son désir d’objectivité lui faisait reconnaître que c’était le second qui devait vivre et se perpétuer. Son cœur et sa raison en désaccord, il regrettait que l’histoire fût si peu morale qu’elle prêtât longue vie aux sociétés viles et dégradât les derniers aristocrates.
Gabriel René-Moreno est généralement considéré comme un historien traitant de la période coloniale. Il me paraît, au contraire, que, malgré sa diversité, son œuvre s’ordonne autour de la rupture de l’indépendance. Une première fracture, très sensible dans les basses terres, se manifeste à l’exil des jésuites, en 1767 ; la brutalité avec laquelle les fonctionnaires coloniaux projetaient d’aligner la condition des Indiens des basses terres sur celle des Indiens des Andes annonçait déjà la république. L’indépendance avait poussé cette logique à son terme, en faisant de tous les Boliviens des citoyens libres soumis, en droit, aux mêmes lois.
Cette recherche d’uniformité avait connu un équivalent biologique. Détruisant les barrières régionales et sociales, le régime républicain permettait le métissage sur toute l’étendue du territoire et, la disparition des castes profitant aux catégories intermédiaires, c’est la population la plus mêlée qui était appelée à diriger le nouvel État. L’ère républicaine correspondait à la domination “altopéruvienne” — traduisons métisse — que Gabriel René-Moreno n’acceptait pas sans réserves ni sarcasmes.
Une théorie biologique de la démocratie
Afin de rendre compte de la vie politique troublée de son pays, il élabora une adaptation nuancée des doctrines darwiniennes. Cherchant une causalité biologique à l'histoire, il étudia les rapports entre les races et les systèmes politiques : il s'interrogeait sur l'aptitude des populations andines à l'exercice de la souveraineté populaire.
Relatant un épisode dramatique de l'histoire bolivienne, il écrivait :
« [En 1861], les forces sociales actives étaient au nombre de deux : la soldatesque prétorienne et la plèbe prosélyte. L'une et l'autre d'origine indienne ou métisse, elles étaient, par là même, radicalement incapables de comprendre et de pratiquer les devoirs républicains. »
Il lui fallait pourtant se rendre à l’évidence : en Bolivie, la République était la chose des métis. Parmi les plus habiles se recrutaient les hommes capables d’assembler autour d’eux une troupe de fidèles, de se constituer des réseaux de clientèle, d’étendre leur audience par une alternance réglée de coups de force et de négociations. Certains parvenaient à se plier au moule d’un archétype : celui du chef sacrificiel, qui se dévoue pour la Patrie (au sens où le consul Décius s’était voué pour sauver son armée au cours de de la bataille de Sentinum), et qui finit sa vie avec panache. Les plus chanceux avaient occupé la présidence de la République pour un temps plus ou moins long.
Sur les métis plus médiocres reposait l’organisation de la vie politique du pays. Les lois électorales permettaient à beaucoup de voter, et il restait aux exclus la possibilité de s’emparer des urnes, à l’assaut. Ils ne s’en privaient pas. Ils étaient le Peuple des comices électoraux, celui dont l’écrivain Augusto Céspedes admirait, en son enfance, les prouesses.
« Un homme s'avance au milieu de la rue contre la foule qui arrive en sens inverse. Il tient un revolver, il lève la main et l'on entend des coups de feu. Des pierres volent et l'homme reparaît, entre des chevaux, la face ensanglantée, les bras autour du cou de deux compagnons qui l'aident à marcher. C'est une image lointaine de mon enfance […] durant laquelle mon cœur fut conquis par la politique. »
Toute élection se jouait avec des rôles établis : les troupes combattantes rassemblaient la « jeunesse » et les « artisans honorables » — métis sans emploi et artisans qui travaillaient la semaine dans l'attente des combats du dimanche. De cette masse se détachaient de hautes figures, celles des héros de la rue, les premiers à chercher la rencontre, les premiers à s'exposer aux balles de l'adversaire… À Cochabamba, ces hommes étaient célèbres sous les sobriquets éloquents de El fiero Alcócer, El Magin, El Cuchillo, El Senzano [sic], El Cristalvaso, « auréolés, à nos yeux enfantins, — révèle encore Céspedes — d'un prestige égal à celui de titans légendaires. »
La démocratie qu’avaient rêvée et imposée des Libertadors venus d’ailleurs (du Río de la Plata, les premiers, puis de Grande-Colombie) avait été culbutée par les métis andins qui se l’étaient soumise : voilà la réalité que les spéculations scientistes de Gabriel René-Moreno tentaient d’expliquer.
L'essentiel de sa thèse pourrait se résumer ainsi :
1) seule la race blanche est apte à la démocratie ; les Indiens y sont absolument rebelles et restent marqués par le régime incaïque qui ignorait l'individu ;
2) la fondation de régimes démocratiques a levé les obstacles entre catégories et mis fin aux statuts prescrits ; des groupes autrefois séparés par les barrières de l'ancien régime se sont mêlés, et la république se confond désormais avec un métissage qui tend à devenir général ;
3) pourtant issu de la démocratie, le métissage représente le plus grand facteur de désordre et de dissolution sociale.
En somme, les métis étaient à la fois fils de la démocratie et parricides. Dès lors, René-Moreno se demandait à quelles conditions l’inévitable métissage pourrait permettre une véritable société démocratique et, pour cela, il se référait à deux modèles antithétiques. L’Argentine, et particulièrement Buenos Aires, fournissaient l’exemple d’un métissage de fusion, propice à la démocratie, alors que la Bolivie représentait l’archétype d’une société confuse, sans espoir peut-être, résultant d’un métissage conflictuel.
Le jugement que René-Moreno portait sur Buenos Aires soulignerait, s’il était besoin, que ce darwinien social n’était pas un défenseur de la pureté raciale ; certains jugeaient la ville trop cosmopolite, et son accroissement récent dangereux pour la cohésion nationale. René-Moreno concluait, à l’inverse, que les vagues d’immigrants et leur fusion avec les Argentins avaient renforcé la nationalité. Par quel processus ce résultat avait-il été obtenu ? Au lendemain de l’indépendance, la “base autochtone” se trouvait déjà brassée, homogénéisée et liée par des intérêts et un passé communs ; et les migrants européens qui s’étaient établis massivement au cours du siècle n’avaient été intégrés qu’après avoir subi plusieurs sélections : la ville choisissait les meilleurs parmi ces hommes venus à la recherche de travail et de liberté, puis rejetait les autres dans la pampa.
La réussite de ce brassage avait fait de Buenos Aires une Cité au sens classique, où le corps social et sa traduction politique — la démocratie républicaine — coïncidaient.
En Bolivie, des hommes n’étaient pas venus chercher la liberté ; elle avait été donnée par une génération de révolutionnaires à leurs descendants qui ne savaient qu’en abuser. En outre, le rapport entre les hérédités blanche et indienne était bien différent de celui de l’Argentine. Dans le Haut-Pérou prédominait le sang d’une race forte, rebelle au christianisme, inapte à la démocratie. Divisé en lui-même par des héritages en conflit, le métis des hautes terres était à l'origine du malaise national.
Le pays lui devait notamment sa tendance à l'anarchie, et une propension à l'envie que Tocqueville jugeait spécifique à la démocratie : « Le désir de l'égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l'égalité est plus grande. » Pour René-Moreno, qui ne s’interrogeait pas sur les conséquences de la destruction de l’ancien régime, c'était une conséquence de l'hybridation qui produit un être intermédiaire, à l'identité incertaine, insatisfait de n'avoir à opprimer que des Indiens et de se trouver inférieur aux Blancs.
Par des causes biologiques s'expliquaient les tensions de la société bolivienne : une population divisée entre des hérédités conflictuelles ne peut qu'extérioriser sa guerre interne. Ainsi le métissage avait créé des êtres pétris de violence et qui devraient pourtant se plier à la « douceur » démocratique — René-Moreno admettait avec ses contemporains que les mœurs démocratiques sont les plus douces que l'histoire ait connues. L'histoire républicaine de la Bolivie était celle d'une incompatibilité entre des institutions douces et des hérédités en guerre.
Soumis à de telles contradictions, quel serait l’avenir du pays ? Avec le temps, la prédiction de Gabriel René-Moreno devint pessimiste. À la fin des années 1880, il gardait l’espoir que la Bolivie rejoindrait le modèle argentin, après une période inévitable de confusion et de désordres.
Mais au début du XXe siècle, Gabriel René-Moreno n’attend plus de happy end. Le modèle argentin s’est dégradé, le goût des affaires y a dénaturé le sentiment national. «El afán mercantil ha expulsado allí todo sentimiento americano.» Il n’y aura pas de Rome ni de nouvelle Athènes en terre américaine.
Que dire alors de la Bolivie où «la casta mestiza tiende a expulsar de su naturaleza la energía blanca» ?
Gabriel René-Moreno mourut sans conclure.
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Tout ce qu’a écrit René-Moreno ne fut consacré qu’à la Bolivie. Quand il s’intéressa à d’autres pays, ce fut pour y chercher des modèles, un miroir, une antithèse, toujours référant à sa terre natale. Se réclamait des tendances les plus « scientifiques » de la sociologie de son temps, il avait circonscrit son sujet, éliminé ce qu’il ne voulait pas prendre en considération ; les basses terres n’existaient que par Santa-Cruz-de-la-Sierra — jamais il ne citait Tarija ; de leur peuplement, il ne mentionnait que celui des Blancs et des Indiens néophytes, oubliant les Noirs, les mulâtres et les Chiriguano. De la biologie, il avait retenu deux pôles entre lesquels oscillait sa pensée, ceux de la dominance et de la récessivité des caractères héréditaires, qui déterminaient la force ou la faiblesse des races. Son système ne permettait qu’une seule histoire, celle de la survie ou de la défaite des races. En politique, il n’admettait qu’un postulat, celui de la démocratie républicaine qui formerait le destin de l’Amérique.
Toute sa réflexion visait à comprendre comment la dysharmonie raciale pouvait s'accorder avec des institutions démocratiques.
La grande originalité de Gabriel René-Moreno était d’avoir perçu l’une des conséquences majeures de l’instauration de la république dans les Andes : la cholificación.
Il plaçait ainsi au cœur de sa réflexion les groupes sociaux conçus comme porteurs de gènes, liés à la chaîne des générations. Il n’avait pas un mot pour l’individu homo œconomicus, quand ses contemporains imprégnés de pensée libérale traitaient le citoyen en monade façonnée au gré des constitutions et des programmes scolaires, et dont l’avenir dépendrait essentiellement de la prospérité économique du pays.
Gabriel René-Moreno avait l’intuition que la pensée libérale était fausse en ce quelle atomisait le corps social en autant d’individus, ou, au mieux, les rassemblait en générations totalement distinctes et séparées les unes des autres. Ainsi les auteurs de l’indépendance en étaient venus à l’absurdité que le contrat social devait se renouveler à chaque génération, car il était impossible à un citoyen de s’engager à la place de ses descendants. Contre ces abstractions et ces figures d’école, René-Moreno se préoccupait de la continuité et de la survie de la société.
Sa condamnation des métis découlait de ces principes : leur propension au désordre qui ruinait la démocratie, il la croyait fondée sur l'égoïsme exacerbé des hybrides qui se soucient de leur seul intérêt parce qu’ils refusent le poids d’une hérédité contradictoire. Leur naissance les avait placés en-dehors des groupes auxquels appartenaient leurs parents. Le lien avec les générations qui les avaient précédés s’était ainsi rompu. Parce qu’ils refusaient leur passé, ils privaient la démocratie de base sur laquelle fonder l’avenir.
Mais les conclusions de René-Moreno étaient peut-être bien rapides : était-il sûr que les métis reniaient leurs origines ? Dans les faits, s’ils faisaient valoir en société leur ascendance paternelle, c’est aux morts maternels qu’ils rendaient un culte que René-Moreno, lui-même, avait décrit dans son principal ouvrage :
« Chaque année, la veille de la Saint-André, un immense concours de cholos et d'Indiens, armés de bêches et pourvus de quantité de cruches de chicha, s'acharnait, sous le portique ou dans le cimetière de la cathédrale, à déterrer les cadavres, a?n de transporter les ossements, pour quelques heures, à l'ancienne église des Pères jésuites. Ce travail durait toute la nuit et, à cet effet, les portes des deux églises restaient ouvertes. Une foule d'Indiens et de cholos des deux sexes s'empressait autour des fossoyeurs. Là, parmi ces restes humains, à la lumière des cierges, on buvait toute la nuit, sans répit ni mesure, jusqu'à ce que se produisent dans l'enceinte sacrée les excès qu'on devine. »
Tout à sa théorie, René-Moreno ne percevait pas l’importance de rites dont il retrouvait la trace dans les archives coloniales, qui révélaient pourtant combien, s’agissant du passé, les métis conservaient des liens avec l’univers indien. Ils modelaient, vaille que vaille, à leur façon, les institutions démocratiques, tout en préservant une familiarité avec les morts. Et c’est en les rappelant sur terre à l’occasion des fêtes funèbres de la Saint-André ou du Carnaval que, se livrant « aux excès qu’on devine », ils leur arrivaient de concevoir de nouveaux métis.
La république qui s’était fondée sur le postulat d’une table rase — l’an I de la liberté — était peuplée d’hommes, de plus en plus nombreux, pour lesquels il n’existait pas de solution de continuité entre les pratiques nouvelles — élections, meetings, coups d’État — et les offrandes faites aux ancêtres.
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